Une collaboratrice pleine de ressources (A.F)

Voici une 5ème histoire inspirée par les mots suivants :

abdomen, baryton, chicot, déhoussable, ébullition, filandreux, guillotine, herse, immaculé, jactance, karakul, lagon, milk-shake, novateur, olifant, paillasson, qat, retsina, smic, trafic, ulmacée, vêtu, waterzoï, xylocope, yaourt, zénith.


op-ra.jpgA quelques minutes de la grande première, Francisco Di Bellaggio, chanteur baryton à la mode et metteur en scène novateur, était dans un état d’ébullition intense malgré les feuilles de qat qu’il mâchouillait dans le but de trouver l’apaisement. Son assistante depuis cinq mois, Sonia, venait de lui donner sa démission et ce, sans préavis. Après lui avoir jeté à la figure le milk-shake qu’elle lui apportait, docile, avant chaque représentation, elle fut prise d’une crise de larmes et il ne comprit de son discours que de vagues bribes. « Paillasson » et « smic » furent les deux seuls mots qu’il réussit à saisir dans tout son charabia.


Se pouvait-il que Sonia se sente mal payée pour les tâches qu’elle devait accomplir quotidiennement pour lui. Il avait pourtant toujours eu l’impression de la traiter avec gentillesse et bienveillance. Après tout, son travail ne demandait pas vraiment de qualifications, elle devait juste pouvoir répondre à ses demandes, à toutes ses demandes... Et en aucun cas Francisco n’avait l’impression d’exiger la lune. N’était-il pas dans la nature des stars de vouloir un yaourt à la cerise ou un bon waterzoi à 4 heures du matin, de réclamer un manteau en karakul en plein été ou encore de vouloir boire un verre de retsina bien frais quand on est coincé dans le trafic parisien ? N’était-ce pas ces petits détails qui différenciaient le simple chanteur de bal de la vedette au zénith de son art ? Décidément, il ne comprendrait jamais le monde qui l’entourait. S’il avait pu, il aurait aimé vivre à une autre époque. Il enviait ces seigneurs qui possédaient tous pouvoirs sur leurs vassaux et qui pouvaient d’un seul mot lever la herse de leur domaine pour accueillir ou déclencher la lame de la guillotine pour punir. Que n’était-il pas né quelques siècles plus tôt au son de l’olifant ! Francisco Di Bellaggio avait une forte opinion de lui-même et c’est sans aucune jactance qu’il était persuadé d’être un employeur merveilleux et sans tort.


Occupé à retirer sa chemise, trempée du liquide mousseux qui lui coulait sur l’abdomen, il rageait du départ soudain de son assistante. Sonia n’était pas la première. Elle succédait à une longue liste de jeunes femmes qui n’avaient tout simplement pas les compétences pour être à son service. Mais comment ne s’en était-il pas aperçu plus tôt ? Certes, il avait quelques exigences à l’embauche, mais quel employeur n’en avait pas ? Il ne souffrait pas les défauts physiques, les difformités et refusait d’embaucher quiconque présentait un aspect négligé, arborait un sourire plein de chicots ou n’était tout simplement pas vêtu avec bon goût. Après tout, son assistante devait être un prolongement de lui-même et il ne pouvait pas confier cette responsabilité à n’importe qui. Il faudrait qu’il soit encore plus exigeant lors de l’entretien de sélection de sa prochaine collaboratrice…


Une fois torse nu, il s’essuya rapidement avec une serviette couleur lagon qu’il jeta d’un air mauvais sur le canapé déhoussable de sa loge. Il entreprit d’enfiler, seul, son costume de scène noir qui était composé d’un pantalon en cuir, d’une chemise à plastron et d’un épais gilet en velours. S’agitant dans tous les sens pour fermer les multiples boutons de sa parure, il ressemblait, vu de loin, à un insecte fou, un hanneton ou peut-être un xylocope. En sueur, il ne posa un instant sur le divan qui était encore d’un blanc immaculé quelques minutes auparavant et prit une bouchée de la blanquette que Sonia avait déposée un peu plus tôt sur un guéridon. Il mastiqua quelques instants et recracha d’un air dégoûté un bout filandreux qui résistait à ses efforts. Le morceau atterrit dans un pot qui contenait l’ulmacée que Sonia tentait coûte que coûte de transformer en bonzaï. « La conne ! » maugréa-t-il. D’un geste brusque il projeta l’arbuste contre le mur. La céramique explosa répandant çà et là du terreau et des feuilles. Soudain, il se sentit très las et regardant sa sublime montre en or et diamants, se dit qu’il pouvait bien fermer les yeux un court instant.


Le lendemain, alors que Sonia embarquait dans un avion à destination de l’Argentine, elle vit la une d’un journal dépassant de la poche du passager situé devant elle. « Pas de représentation pour Di Bellagio ! » annonçait le gros titre du quotidien. Elle s’installa sur son siège et repensa aux quelques gouttes du liquide qu’elle avait versées discrètement dans la sauce de la blanquette la veille. « En voilà un qui n’empoisonnera plus la vie de personne ! » s’amusa-t-elle juste au moment où l’avion décolla.

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