Instant critique (A.F)

Le Club des Abécédairistes dont je fais partie depuis quelques mois a décidé de se réunir le 30 juin 2013 autour d'un buffet pour faire connaissance dans la vraie vie, nous qui ne nous connaissions que par écrans interposés. Deux abécédaires étaient proposés pour l'occasion, un "facile " et un "corsé". Voici le texte que j'ai réalisé à partir de la deuxième liste de mots : abaque, boléro, couvent, divers, ébouriffer, fébrile, gibus, hérisser, iroquois, jupon, kilos, laxatif, macadam, nonchalant, offusquer, patrimoine, quinconce, rictus, savate, tarauder, ubiquité, vélomoteur, wagnérien, xanthophobie, ypérite, zozoter.

 

Jour J-1. Demain, aux alentours de 13 heures, elle fera enfin leur connaissance. Cela la rend fébrile. Depuis quelques mois, elle appartient au club des Abécédairistes. Il y a Françoise, Graziella, Gala, Jacques et les autres. Un petit groupe de passionnés aimant bien affuter leur plume ou caresser leur clavier à la recherche d’une histoire inspirée par vingt-six petits mots allant de A comme abaque à Z comme zozoter. Chaque tirage est unique et les résultats aussi divers que variés.

D’habitude, elle dégaine plus vite que son ombre. Fran l’a même surnommée « Lucky Luke » car, jusqu’à présent, elle écrivait son texte à peine le tirage publié sur le bolg. Mais, aujourd’hui, elle traîne la savate, devant son ordinateur, d’un pas nonchalant. Un rictus nerveux tord son visage. La panne d’inspiration est là, et bien là. Les noms, adjectifs et autres verbes proposés sous l’appellation « tirage corsé » se jouent d’elle. Plus la réunion du 30 juin approche et plus l’envie de dégoupiller une grenade à l’ypérite la titille.

D’un geste brusque, elle ébouriffe les mèches qui lui tombent devant les yeux. Penser à se laver les cheveux avant le repas du lendemain. Ne pas arriver avec la coupe d’un iroquois ou alors, si le temps manque au réveil car il faut encore préparer la quiche, se coiffer d’un gibus pour cacher la misère. Au fait, les ingrédients sont-ils tous bien dans le frigo ? Il ne manquerait plus qu’elle arrive les mains doublement vides. Et puis, comment s’habiller ? Fera-t-il chaud ? Pleuvra-t-il ? Impossible de prévoir. Y’a plus d’saison, ma brave dame ! Si elle mise sur le jupon, elle devra mettre des sandales au risque d’avoir froid aux pieds. Et, si elle choisit le pantalon, pourra-t-elle y associer ce mignon petit boléro acheté en soldes mercredi dernier ?

Elle se rend bien compte que tout est prétexte à repousser l’échéance, le moment où, face à son clavier azerty, elle devra laisser libre cours à son imagination. Toujours rien. L’écran blanc avec le curseur qui clignote lui hérisse le poil. Fatigue et temps maussade ont eu raison d’elle et de sa joie d’écrire. Elle repense soudain au pot de 500 ml de glace à la cacahuète qui est dans son congélateur. Elle se lève, s’en empare et l’attaque à la grosse cuillère. Cette envie la taraudait depuis la veille, mais elle s’était dit qu’il fallait être raisonnable avant l’été afin de ne pas courir le risque de devoir caser des kilos en trop dans un maillot de bain forcément devenu trop petit. Elle se rassoit devant son PC. Une impression de vide. Le néant. Elle souhaiterait avoir le don d’ubiquité pour être en ce moment même devant l’ordinateur de Fran afin de pouvoir lire les textes envoyés par les autres participants. Cela lui donnerait sans doute une piste, un point de départ…

 

Elle a beau lire et relire les mots, rien ne se passe. Comment caser « wagnerien » ? Les associations d’idées ne se font pas cette fois-ci. Le vélomoteur reste en rade sur le macadam, panne oblige, tandis que le couvent laisse planer son silence de plomb. Les lettres dansent, s’assemblent en un quinconce désordonné, désarticulé. La dernière cuillère de glace engloutie, elle regrette déjà son geste. Trop tard ! Un mal de ventre lui tord les boyaux. Pas besoin de laxatif, le stress suffit à lui faire prendre la direction des toilettes. Retour au salon, direction la bibliothèque où repose l’énorme dictionnaire Larousse à couverture violette. Détenteur du patrimoine de notre belle langue, il va, à défaut de lui fournir un texte, lui donner la signification du mot xantophobie qu’il lui faudra immanquablement caser si elle veut réussir le défi fou. Quelle idée de s’être lancée dans cette aventure !

Finalement, elle renonce. Après tout, tant pis si elle vient uniquement avec la quiche et le tiramisu promis. Le principal, c’est de faire la connaissance des autres. De mettre enfin des visages sur des noms, des styles d’écriture. De vivre un moment de partages et d’échanges. Personne ne s’offusquera si, pour une fois, elle ne répond pas à l’appel de la plume. A défaut, elle viendra avec son sourire et sa bonne humeur. C’est déjà ça…