Fleur de bitume (A.F)

Un BBQ arrosé par un jour ensoleillé, une bande de joyeux drilles qui veulent participer à Abécédaire Fiction et voici une nouvelle liste de 26 mots : avant, bécasse, charmeur, dortoir, éléphant, Fernando, garage, histoire, idée, jour, Kojak, lumière, Massachussetts, nénuphar, orgasme, péripatéticienne, quémander, rejet, saturnien, toupie, urticaire, vomitoire, wapiti, XXL, yaourt, zizi....

 

Mado.jpegPerchée sur des talons de 12 cm (Pour avoir une démarche chaloupée de toupie, y avait pas mieux !), elle savait appâter le client. Il faut dire que depuis le temps qu’elle arpentait les trottoirs de la capitale, elle avait du métier. « On ne naît pas péripatéticienne, on le devient ! » aimait-elle à répéter aux jeunes qui débarquaient, du jour au lendemain, sur le bitume. Le plus souvent, elles étaient sans aucune expérience et se retrouvaient là pour avoir accordé, trop vite, leur confiance à un charmeur leur ayant fait miroiter une vie de rêve dans la ville lumière. Coincées, loin de leur Massachussetts natal ou des plaines de Lettonie où elles avaient grandi, sans ressources et sans amis, il ne leur restait plus qu’à se plier aux exigences de leur souteneur. Alors, régulièrement, elles lui quémandaient des conseils. Il faut dire qu’elle en avait des histoires à raconter la Mado. Depuis quarante ans qu’elle promenait sa croupe le long des boulevards ou au coin des ruelles, elle en avait vu et entendu de belles.

En début d’après-midi, avant que le travail ne les appelle, elles se réunissaient, les jeunes et l’ancienne, dans l’arrière-salle d’un troquet, le Saturnien, tenu par un barman aussi chauve que Kojak. Mado commandait un thé au jasmin et ses « collègues », une boisson plus forte, vodka ou gin, histoire d’oublier. Ensuite, chacune racontait ses déboires. C’était un concours à celle qui avait vécu l’aventure la plus glauque : le type qui voulait qu’on l’enduise de yaourt en guise de préliminaires, celui qui était tellement fier de son engin format XXL qu’il réclamait qu’on l’appelle « l’éléphant » ou encore celui qui souhaitait qu’on lui lise un article animalier pour le mettre en train. Ainsi, Nancy avait eu à raconter la parade nuptiale de la bécasse alors, qu’un autre jour, tombée sur le même client, Tatiana lui avait déchiffré, dans son français hésitant, un article sur la reproduction des wapitis. Elles avaient toutes eu leur lot de barjots, de loufoques, de timbrés… Désabusées par la vie qu’elles menaient, elles trouvaient cependant le moyen d’en rire. Une idée comme une autre pour ne pas perdre pied. Quand on était une « pro du zizi » comme aimait à plaisanter Mado, il fallait avoir le moral bien accroché. Pas question de se provoquer une urticaire géante à chaque passe, sinon c’était le début des ennuis.

Malgré les années, Mado éprouvait toujours une certaine retenue à évoquer les quelques hommes de sa vie d’avant. Elle repensait souvent à Fernando. Mais, lui, elle n’en avait jamais parlé aux filles. C’était son jardin secret. Elle l’avait connu dans une auberge de jeunesse près de Nîmes. Elle et ses copines de lycée partageaient un dortoir au même étage que lui. Elle avait été immédiatement charmée par sa chevelure d’un noir de jais et son sourire éclatant. C’est avec lui qu’elle avait connu son premier orgasme, dans un des vomitoires sombres du théâtre antique qu’ils avaient visité pour leur première sortie. Le lendemain, il l’avait attendu avec un bouquet de nénuphars cueillis à la hâte dans l’étang qui jouxtait la pension. Ça l’avait faire rire, Mado, ce geste d’attention, même si, pour cela, il avait maintenant les chaussures trempées. Elle avait trouvé ça charmant. Rapidement, elle s’était accrochée, la gamine. Pensez-donc, un beau jeune homme qui a un emploi dans un garage à Paris et qui vous fait les yeux doux. Elle ne s’était pas fait prier quand il lui avait demandé d’abandonner ses vacances entre copines pour rentrer avec lui. Son patron avait besoin de lui, disait-il. Elle accepta de bon cœur. Elle se voyait déjà l’attendre le soir, le repas prêt, les chaussons à la main. Elle déchanta bien vite cependant. Après quelques jours de tourisme parisien, il commença à donner des ordres, Fernando, à devenir violent, à exiger. Amoureuse, elle se laissa faire, pensant qu'il s’assagirait avec le temps, que les sentiments seraient bientôt réciproques. Mais non, il lui fallut bientôt se rendre à l’évidence, Fernando, son charme il le mettait au service de son activité, la vraie. Régulièrement, il ramenait une nouvelle. Une qui s’était crue unique. Une qui, une fois sur le trottoir, n’osait plus retourner chez elle. La peur du rejet, la honte qui colle à la peau. Alors, on prend son mal en patience, on serre les dents et on tient le coup.

Ça, Mado, elle ne voulait pas en parler aux jeunettes, c’était trop douloureux. Alors, pour les faire rire encore une fois, avant que la nuit tombe, elle leur raconta une derrière blague puis se leva péniblement pour regagner son mètre carré d’asphalte. Même à son âge, elle avait intérêt à rentrer les poches pleines. Il n’était pas devenu commode Fernando en prenant de l’âge. Et elle ne voulait surtout pas le décevoir. Elle l’aimait encore comme au premier jour, la Mado !

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