Chasseur de trésors (A.F)

Une liste bien corsée cette fois-ci. Merci Elise pour cet exercice de remue-méninges !!! Mon imagination a travaillé à plein régime et mon vocabualire s'est encore enrichi. Chic !!! ;-)

(s')acagnarder, brûle-gueule, cleptomane, décarrer, ellipse, fébrile, goitre, Hong-Kong, igname, jubilation, Kenya, Livingston, méjuger, Nairobi, œillade, patouille, quadrupède, rabouter, sirène, tarse, unicorne, vau l’eau (à), waterproof, ximénie, youyou, zarzuela

 

Cheveux blancs mi-longs, visage buriné mangé par une barbe broussailleuse qui était sensée dissimuler un goitre, silhouette de jeune homme malgré ses soixante-cinq ans passés, des mains noueuses et sèches, Kenya Livingston avait tout d’un homme ayant mené une vie d’aventures et d’intrigues. Avec lui, impossible d’envisager une minute s’acagnarder tant il était sans cesse en mouvement. Roi de l’insomnie, il passait même ses nuits à remuer, arpentant sa chambre d’un air fébrile, réfléchissant à ses nombreux projets. Cette nuit-là, pourtant, assis sur le vieux rocking-chair de sa chambre d’hôtel de Nairobi, Kenya semblait pensif et calme.

Occupé à tirer sur son brûle-gueule la fumée d’un mauvais tabac de contrebande, il repensait aux nombreux voyages, aux nombreuses traversées qu'il avait effectués. Des buildings de Hong-Kong aux bouges de Djakarta, des quartiers de Tanger où résonnent les youyous joyeux des femmes en passant par l’île de Cayenne où poussait la ximénie, Kenya se remémorait un à un tous les lieux visités. Les pieds dans la patouille d’un marais, dans la neige de l’Himalaya ou enfoncés dans les sables du Sahara, il se souvenait avec précision de tous ces instants.

Kenya était, depuis une vingtaine d’années déjà, chasseur de trésors. Ses employeurs, le plus souvent des trafiquants ou des amateurs d’art l’envoyaient aux quatre coins de la planète pour retrouver, qui la statue d’un quadrupède unicorne serti de diamants, qui l’épave d’un galion espagnol sensé receler des coffres emplis d’or. La valeur marchande des objets trouvés intéressait surtout ses commanditaires. Lui, il faisait ça pour l’adrénaline, le shoot d’énergie qui pulsait dans ses veines à chaque nouvelle découverte. La jubilation d’atteindre son but après des semaines, voire des mois, passés dans les bibliothèques à feuilleter des livres poussiéreux en quête d’indices valait pour lui tous les comptes en banque de la Terre.

Sorte d’Indiana Jones sans scrupules, Kenya se sentait, ce soir-là, bien fatigué. Il se demanda s’il n’était pas temps de raccrocher et de profiter plus sereinement des années qui lui restaient à vivre. En rallumant sa pipe, il jeta un regard en direction du lit. Sous le voile de la moustiquaire, il aperçut le corps parfait de la jeune sirène qui partageait sa couche. Il ne connaissait rien d’elle. Il l’avait remarqué alors qu'il dégustait une zarzuela dans un petit restaurant des quartiers populaires de la ville. Une seule œillade d’un noir profond avait suffi à enflammer son âme. Elle était jeune, elle était belle, elle devait être à lui. Il mettait autant d’intérêt et de pugnacité dans sa quête de trésors que dans celle des femmes qui avaient le privilège de passer un moment entre ses bras. Il en avait toujours été ainsi. C’était un chasseur né.

Occupée à manger un plat de porc accompagné d’igname, la belle brune au regard incendiaire se laissa facilement aborder par Kenya. Elle avait le regard brillant d’une femme qui vient de pleurer et des traces de mascara - certainement pas waterproof - marquaient encore sa joue. Il lui avait offert un verre, l’avait écoutée et tout naturellement lui avait proposé de se joindre à lui quand il était retourné à son hôtel. Il avait été direct, pas d’ellipse dans son discours. Elle savait qu'il n’y aurait qu'une seule et unique nuit. Elle avait accepté. Sans un mot, Kenya et l’inconnue avait mêlé leurs corps dans une sorte de lutte fiévreuse et animale dès la porte de la chambre franchie. Elle s’était endormie aussitôt leurs ébats terminés. Elle paraissait encore plus jeune et plus belle dans son sommeil.

Las, Kenya décida de prendre une douche fraîche pour effacer la moiteur des nuits africaines. Quand il sortit de la salle de bain, il constata que la porte du coffre dissimulé derrière l’unique tableau de la chambre était ouverte. Il se précipita mais savait déjà qu'il n’y trouverait plus la statuette en ébène et or qui y était encore quelques instants auparavant.

Tout semblait partir à vau l’eau dans l’univers de Kenya. Comment avait-il pu se faire abuser par une gamine, une cleptomane de bas étage, une voleuse ? Il regarda autour de lui, mais bien sûr, plus personne. Elle avait profité qu'il soit sous la douche pour s’emparer de sa dernière trouvaille et pour décarrer en toute vitesse. Il s’en voulut. Lui, si certain de ses opinions, s’était méjugé sur cette peste au regard de velours. En raboutant tous les détails de cette soirée, il ne put s’empêcher de penser qu'il avait été manipulé dès le départ. La gamine devait être à la solde de ses concurrents. Il fallait qu'il s’attende à ce que la statuette soit déjà entre les mains d’un autre commanditaire, ce qui mettrait immanquablement le sien dans une rage folle. Heureusement, il possédait une bonne réserve d’argent qui lui permettrait de payer sa dette à M. Li, son acheteur, car il ne souhaitait nullement qu’un de ses hommes de main vienne lui briser les tarses en guise de représailles. Décidément, il se sentait vieux. Il s’était fait avoir comme un bleu. Il était, en effet, peut-être temps pour lui de mettre fin à ses activités et de couler une retraite paisible…