L'arroseur arrosé (A.F)

Un texte écrit à partir des mots de Martine : aubépine, ballon, cassis, dupe, écrin, farandole, glaïeul, hirondelle, indéfini, journal, kabbale, limousine, moine, nymphe, or, paquebot, quadrille, raison, safari, toile, ultime, violon, western, xénarthre, yole, zénith.

Histoire à découvrir après avoir lu "Enterrement de vie de garçon" (ici).

 

hammam.jpgAudrey reposa le journal qu'elle venait de feuilleter pendant l'atterrissage. Après avoir lu attentivement un article sur la Kabbale, phénomène à la mode à Hollywood, elle avait terminé, machinalement par la page de l'horoscope. Elle put y lire : « Bélier, rien ne sert de vous inquiéter, le passé est le passé. Un avenir sans nuage s'annonce pour vous.» Cela l'amusa car Laurent, son fiancé, était bélier et quand elle repensa au moment qu'elle venait de vivre, elle se dit que les astres devaient être de son côté.

Audrey et Laurent se connaissaient depuis les bancs de la fac. A l'époque, avec sa meilleure amie, Candice, elle passait son temps à l'Hexagone, un café prisé des étudiants, pour boire un verre ou manger une glace cassis-framboise après les cours. Audrey avait connu Laurent au sortir d'un concert de violon et ils ne s'étaient plus quittés depuis. Il commença par lui faire une cour discrète. Il l'emmenait voir une toile le vendredi soir, le plus souvent un western qui se finissait sur le regard perlé de sueur du héros, en plein zénith, à l'heure où la chaleur est écrasante. Il la promenait, le dimanche, dans les rues de Paris, embellies par l'arrivée du printemps avec son cortège d'hirondelles et ses squares où les aubépines étaient en fleurs. Rapidement, cependant, Laurent passa à la vitesse supérieure. Sans doute l'overdose d'une amie commune lui avait-t-elle fait prendre conscience de l'éphémère, car son attitude s'était modifiée peu après. Audrey n'était pas dupe mais se laissait faire.

Il avait voulu rencontrer ses parents, lui avait fait une demande en mariage très romantique – un tour en limousine avec chauffeur en bord de Seine suivi d'une croisière en bateau-mouche (Le paquebot ou la yole auraient quand même été de trop !) avec, lors de l'arrêt sous la Tour Eiffel, un écrin rouge contenant un superbe solitaire en or et diamant, un somptueux bouquet de glaïeuls rouges, ses préférés, et un énorme ballon gonflé à l'hélium qu'il avait laissé s'envoler dans le ciel. Elle avait été surprise . Son cœur lui disait d'accepter, mais sa raison, petite voix indéfinie qu'elle préféra refouler, la faisait hésiter. Quand Laurent, lui décrivit leur future vie avec appartement puis maison, farandole d'enfants, labrador noir..., elle accepta. Après tout, ne cherchait-elle pas un homme tendre et aimant avec qui fonder un foyer, but ultime de toutes les femmes de sa famille depuis des générations ?

Cependant, les semaines et les mois passant, le mariage approchant à grand pas, Audrey commençait à douter de sa décision. Quand son patron lui proposa de lui confier une mission de 48 heures à l'autre bout du monde afin de vérifier l’organisation d'un nouveau safari qui figurerait sur leur prochain catalogue, elle accepta immédiatement. Sitôt arrivée à destination, elle prit la route avec son guide vers l'ancienne mission qui servait dorénavant d'hôtel-club pour les touristes de son agence. Plus de moines dans les vieux murs en torchis, mais un espace SPA aménagé pour le confort des riches clients après une journée passée à photographier les animaux de la jungle :  singes, cacatoès et autres xénarthres. Ravie par les paysages qui l'entouraient et la gentillesse des autochtones, Audrey se sentit libre et vivante. Après avoir visité les installations, discuté un long moment avec le directeur de l'établissement, Audrey voulu tester le forfait « bien-être » qui comprenait un hammam, un gommage et un modelage. Dans les vapeurs de la pièce chaude, elle se laissa aller à penser à ses années étudiantes d'avant sa rencontre avec Laurent. Sans doute alanguie par la chaleur et l'évocation de ses souvenirs, elle ne réagit pas quand une main vint lentement lui caresser le dos. Elle n'avait que trop conscience de la présence derrière elle mais ne se retourna pas. Son cœur dansait un quadrille dans sa poitrine et tous ses sens étaient en éveil. Dans l'atmosphère moite, Audrey oublia la France, Laurent, son mariage dans moins d'une semaine et succomba à l'appel des sens. Quand son corps explosa en une onde de volupté, elle eut la vision fugitive d'un tableau représentant une nymphe et un satyre qu'elle avait vu peu de temps auparavant au musée d'Orsay. Elle resta un instant pantelante et désorientée, puis finalement regagna sa chambre pour plonger dans un sommeil réparateur. Quand elle se réveilla, le lendemain, un peu honteuse de s'être abandonnée au plaisir dans des bras inconnus, elle téléphona à Laurent. Entendre sa douce voix grave la rassura et c'est le cœur plus léger qu'elle prit l'avion du retour. Après tout, personne n'avait songé à lui organiser un enterrement de vie de jeune fille...

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