Repas dominical (A.F)

Voici les mots imposés pour cette 4ème création : acting-out, bas-fond, César, démodé, emplumer, Fuji, grenade, hindi, impudeur, jonque, Kubrick, lézard, mercenaire, népotisme, ondoyer, pâlichon, quetsche, récuser, scrofuleux, thermodynamique, ursuline, vocifération, wallon, xylographe, yucca, zizanie

 

César Fondimar était un petit homme noueux au teint pâlichon et aux long doigts maigres. Quelque soit la saison, il était immanquablement vêtu d'un pantalon beige trop court pour lui, d'une chemise à carreaux aux couleurs délavées et d'une paire de chaussures démodée qui menaçait de rendre l'âme à chaque pas qu'il faisait. Wallon par son père, qu'il avait peu connu (celui-ci était un chercheur en thermodynamique décédé prématurément d'un mal scrofuleux), César Fondimar était surtout un bon fils puisqu'il vivait toujours chez sa chère maman bien qu'ayant largement dépassé la quarantaine. Sans emploi, il vivotait grâce à des petits boulots payés au noir (laver des pare-brise au feu rouge, emplumer des oreillers, promener des chiens, aider un voisin xylographe à préparer ses supports...) et comptait beaucoup sur les allocations diverses qu'il percevait régulièrement. Parfois, il pensait à ses camarades de classe qui avaient fait de bonnes études ou à ceux, plus chanceux à son avis, qui par népotisme paternel avaient pu intégrer une entreprise florissante sans avoir à lever le petit doigt. Mais finalement, il se trouvait assez content de pouvoir faire ce qu'il voulait sans devoir rendre de comptes à quiconque.

 

Chaque dimanche, Rosemarie Fondimare préparait le repas, dans la petite cuisine du deux pièces-salle d'eau-vue sur cour du centre-ville de Melun qu'elle occupait avec son fils. Le rituel était immuable. Tout d'abord, elle mettait le rôti à cuire avec une poignée de pommes de terre, puis elle s'attelait au dessert qui était immanquablement une tarte. Selon la saison, Rosemarie tapissait son fond de pâte de pommes, d'abricots, de fraises ou de poires. Elle s'était même essayé une fois à la fabrication d'une tarte à la grenade, dans sa période exotique, mais était vite retournée aux fondamentaux.

Une fois ses préparatifs terminés, elle enfilait sa plus belle robe et décorait le minuscule salon avec application. Elle voulait avoir l'impression de voyager, elle qui n'avait jamais quitté Melun. Selon son inspiration, elle accrochait au yucca rachitique quelques bananes en plastique pour se figurer dans les îles, mettait sur le buffet une maquette de jonque semblant ondoyer sur des eaux en faux jade récupérée dans un vide-grenier ou reconvertissait un tissu aux caractères hindi en nappe de fortune pour s’imaginer en Asie. Son meilleur souvenir datait de la fois où, pour lui faire une surprise de fête des mères, César avait, à son insu, punaisé un très beau poster du mont Fuji, presque intact, sur le mur, à la place de son canevas représentant un couple d'épagneuls. Ce jour là, en fermant les yeux très fort, elle eut l'impression de voir les cerisiers en fleurs et de sentir l'odeur de saké qui s'échappait des petites échoppes des bas-fonds de Kyoto. Ses connaissances du vaste monde, elle les tenait des émissions du câble sur lesquelles elle passait le temps à zapper, du moins quand César était absent, sinon Rosemarie avait droit aux vociférations de son fils qui préférait un bon match de foot ou à la rigueur un film, surtout s'il s'agissait d'un Kubrick ou encore mieux d'un film de guerre. Son préféré, qu'il se repassait en boucle chaque hiver, au grand désespoir de Rosemarie qui n'aimait pas Yul Brynner, était « Les sept mercenaires ».

 

Ce dimanche-là, César Fondimar arriva en retard du café-bar-tabac « Les amis de Gégé » où il était allé jouer son tiercé hebdomadaire. En toute impudeur, un client déjà bien éméché était sorti des toilettes homme sans avoir pris le temps de remballer son intimité, ce qui avait semé une zizanie terrible. Simone, la patronne, voulait absolument appeler la police alors que son mari Gérard récusait cette idée avec fermeté. César, se proposant alors de ramener le pauvre bougre jusqu'à chez lui afin de calmer les esprits, garantissait qu'il s'agissait plus d'une étourderie d'ivrogne que d'un acting-out à caractère exhibitionniste.

Quand il parvint enfin à son domicile de la rue des Ursulines, Rosemarie l'attendait sur le seuil de sa cuisine, un air mécontent aux lèvres. Le rôti était trop cuit et le retard de son fils risquait de lui faire manquer le début d'un reportage animalier sur les lézards qu'elle voulait absolument regarder. Penaud, César s'installa rapidement à table et attaqua le repas avec un bel entrain. Seuls les bruits de mastication emplirent la pièce durant les minutes qui suivirent. Une fois la table débarrassée par Rosemarie, celle-ci s'installa dans un coin du canapé avachi pour regarder son documentaire hebdomadaire pendant que César profita de sa phase de digestion pour entamer une longue et bruyante sieste. A demi somnolente devant les images de reptiles qui traversaient l'écran, Rosemarie se mit à réfléchir aux fruits qui garnirait sa tarte dimanche prochain. Des quetsches feraient sûrement l'affaire...