Déménagement... (A.F)

Assise sur le sofa face à la fenêtre, je regardais les gouttes d'eau qui s'écrasaient mollement sur la vitre tout en buvant une tasse d'un thé noir et corsé. Le temps maussade et gris s'éternisait depuis déjà plus d'une semaine et mon moral s'en ressentait. Les bûches enflammées, posées dans l'âtre ne suffisaient ni à réchauffer mon corps, ni à apaiser mon esprit. Et pour ne rien arranger, le « plic-ploc » continu qui retentissait dans un coin du salon achevait de me démoraliser. La toiture de la vieille demeure prenait l'eau de tous côtés et j'avais dû, dès mon installation, disséminer çà et là des bassines et des cuvettes pour tenter d'endiguer l'inondation qui menaçait à chaque orage. La maison n'avait pas seulement besoin d'un ravalement, il lui aurait également fallu une remise en conformité des installations électriques et l'intervention d'un couvreur n'aurait pas été du luxe. Quant à la partie décoration, je n'y pensais même pas : les papiers peints étaient défraîchis et se décollaient par endroits, les carreaux au sol présentaient des jointures de plus en plus approximatives à cause d'un nivelage qui avait dû laisser à désirer au moment de leur pose et les peintures s'écaillaient en raison de l'humidité constante qui régnait en maître. Ce qui m'avait semblé être une merveilleuse idée, il y a encore quelques mois, m'apparaissait soudain comme une folie.

 

Sous le soleil d'un chaud mois d'août, lors de la visite qui m'avait fait me décider en l'espace de cinq minutes, l'acquisition de cette bâtisse au caractère indéniable m'avait semblé la meilleure chose à faire. Je voulais absolument quitter la région parisienne, sa pollution, ses embouteillages et ses habitants au stress contagieux. Je voulais retourner à mes racines, me rapprocher de la nature et surtout prendre le temps de vivre avant d'avoir des regrets. La première fois que j'avais évoqué cette envie soudaine avec des proches, leurs déclarations m'avaient convaincue qu'il valait mieux que je garde ce projet pour moi. « Tu ne pourras pas t'y faire ! Tu vas dépérir ! La vie parisienne va te manquer !... » furent les remarques qui fusèrent de la bouche de Lise et Marc, mes amis de toujours. Ne voulant pas les écouter, j'avais profité d'un week-end aoûtien pour me rendre sur les terres de mon enfance, au pays des Korrigans, à la recherche de mon futur havre de paix.

 

L'agent immobilier que j'avais contacté, zélote qu'il était dans sa fonction, m'emmena sur le champ voir quelques maisons. C'est lors de la troisième visite, en pénétrant dans le petit jardin attenant à la demeure, que mon coup de foudre eut lieu. Un rayon de soleil jetait ses feux sur un orthostate de granit qui s'élevait en fond de paysage. Derrière lui, la mer scintillante laissait miroiter un ciel bleu exempt de tout nuage et les mouettes qui planaient dans le ciel semblaient me souhaiter la bienvenue sur le sol de mes ancêtres en poussant de longs cris stridents à l'unisson. J'aperçus à ce moment-là un carré de terre partagé par des petits murets artisanaux agrémentés d'incrustation de madrépore. Le propriétaire devait avoir un penchant pour les jardins soignés et originaux.

« Un potager ! » me suis-je écriée folle de joie. En bonne citadine que j'étais, j'avais toujours eu le fantasme agricole de pouvoir un jour cultiver mes propres légumes. Pendant que l'homme de chez Franklin immobilier continuait de me vanter les mérites d'un tel achat, je m'imaginais déjà arrosoir et semoir à la main en train de planter et de récolter mes tomates, mes salades, mon persil... Toute à mes pensées potagères, je fis un rapide tour du propriétaire sans véritablement prêter attention au discours rodé du commercial. Il aurait tout aussi bien pu me parler dans un idiome local, me faire un cour magistral sur les coulisses de l'hippotechnie ou me réciter la table de classification des gaz rares de l'argon auxénon que je ne m'en serais pas aperçue. Mon âme toute entière était restée dans ce jardin...

 

Profitant de mon état second, l'homme au costume en cachemire me ramena, encore émerveillée, jusqu'à son agence où il me fit prestement signer un contrat de vente. C'est ravie et sur un petit nuage, le seul à l'horizon, que je retournai, seule, pour observer mon nouveau chez moi. Sur le chemin, je ne croisai personne, ce qui renforça mon impression de bien être. J'allais bientôt vivre dans un petit paradis sans l'ombre d'un quidam pour m'embêter ou me stresser. La belle vie, quoi !

 

Très rapidement, les choses s'organisèrent. Je prévins mon patron qu'il me fallait une disponibilité en vue d'envisager une reconversion, je mis tout le bric-à-brac que je possédais dans des cartons et j'organisai une soirée de départ avec mes amis proches. Ceux-ci m'offrirent l'intégral des œuvres de Virginia Woolf (de quoi occuper mes longues soirées d'hiver !), un livre « La versification pour les Nuls » (qu'étais-je allée leur dire que le paysage qui bordait mon jardin m'avait donné des envies de prendre la plume ?) et surtout un superbe ciré jaune en toile enduite et son inséparable paire de bottes en caoutchouc. On se quitta, émus, sur la promesse de se revoir très prochainement...

 

Les mois se sont écoulés, les visites se sont faites plus rares au fur et à mesure que le soleil montrait des signes de faiblesse, et me voici aujourd'hui bien seule dans mon salon. Ma tasse de thé est depuis longtemps terminée, j'ai déjà par deux fois vidé les bassines remplies par la pluie et je m'apprête à aller me coucher. Avant, je vire, je traîne, je tournaille dans la cuisine, le salon... à la recherche d'un occupation qui retarderait le moment de me glisser sous les draps froids de mon lit. J'en viens à regretter le bruit des voisins du dessus, les pleurs du petit du quatrième et le claquement des talons de mon ex-voisine chaque matin à six heures. J'en viens à trouver l'air marin trop pur et trop vivifiant, loin des gaz d'échappement parisiens. Souvent, à l'instant de trouver le sommeil, j'éprouve quelques regrets. Le plus souvent, le lendemain au réveil, ils ont disparu aussi vite qu'ils sont venus. Pour cela il suffit que je m'asseye sur ma terrasse dans ma position de yoga préférée, que je contemple l'océan et son aspect lénitif et, surtout, que je jette un œil à mon potager pour me dire que, finalement, j'y suis plutôt bien dans ma petite maison bretonne...

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