Et que ça saute !!! (A.F)

Voici la liste de mots imposés pour ce deuxième essai : abolir, Barcelone, cataclysme, Descartes, épuiser, foie de bœuf, galaxie, haillons, inaccessible, jardinage, kami, looping, macramé, néoprène, officier, parfait, quadrille, rationalisme, sardine, territoire, urgence, vétilles, Waksman, xiphophore, Yafo, zeste.

 

Assoupi dans le petit jardin de sa villa de Barcelone, le général en chef à la retraite Alverano était en train de rêver à ses jeunes années, à l’époque où simple soldat, il était en garnison à Yafo, en plein territoire israélien. Sous les ordres d’un officier particulièrement autoritaire, Juan Alverano avait vécu l’enfer pendant plusieurs mois avec nombre de ses condisciples, et pas seulement à cause de la chaleur étouffante qui les épuisait un peu plus chaque jour.

Fervent admirateur de Descartes et de sa philosophie du rationalisme, passionné de jardinage et collectionneur de poissons exotiques, le commandant de la garnison menait chacun à la baguette, n’acceptant aucun écart de conduite, aucune rébellion de la part de ses hommes. Tel Tsukuyomi, dieu de la Lune, il paraissait aussi inaccessible qu’un Kami et inspirait la crainte plus que le respect. On pouvait même voir dans son comportement une sorte de perversion malsaine qui semblait lui procurer un plaisir parfait à chaque fois.

N’obligeait-il pas le cuisinier à préparer chaque lundi un plat de foie de bœuf bien saignant ? Ne mettait-il pas aux arrêts de rigueur le moindre soldat dont la tenue n’avait pas l’air de sortir de la blanchisserie ? « Je ne veux pas d’une troupe en haillons ! » éructait-il à chaque inspection. Et pour couronner le tout, ne contraignait-il pas les jeunes recrues à s’adonner à une activité aussi malvenue que déplacée en pareil lieu, la danse ? En effet, chaque vendredi soir, perché sur l’estrade du mess des officiers, le commandant réclamait avec force que les nouveaux appelés effectuent pour lui seul quelques danses désuètes telles que la tarentelle, le rigodon ou le quadrille. Sans doute des vestiges d’un temps où lui-même pouvait sauter et danser sans être gêné par son embonpoint.

Tout cela durait déjà depuis de longs, très longs mois quand un événement imprévu changea le cours des choses pour la plus grande joie de tous et vint abolir la dictature de cet homme qui se prenait pour le maître de la galaxie alors qu’il se racontait que, le soir, une fois chez lui, il filait doux comme un agneau nouveau-né devant sa femme.

Par un chaud matin de mai, alors que les bâtiments étaient encore calmes et que les militaires profitaient de leurs dernières minutes de sommeil, une sonnerie se mit à retentir violemment dans tout le cantonnement. Réveillés en sursaut, les soldats se levèrent en hâte et s’habillèrent rapidement. Ils se rendirent ensuite, en tenue et arme à la main, dans la cour centrale où ils retrouvèrent le commandant qui paraissait statufié par la panique. Nul ne savait d’où pouvait venir l’urgence et pourtant, tout le monde était sur le pied de guerre. Les informations étaient contradictoires, certains parlaient d’attaque surprise, d’autres d’un incendie dans les cuisines… Seuls Juan Alverano et ses camarades de chambrées savaient très exactement ce qu’il en était.

Exaspérés, poussés à bout par la conduite dictatoriale de leur chef, ils s’étaient enfin décidés à passer à l’action. L’un d’entre eux avait déclenché l’alarme de la caserne afin de faire sortir tout le monde. Un autre avait allumé un mini feu de broussailles derrière le réfectoire afin de faire diversion. Quant à Juan, il était chargé de la mission la plus délicate, celle de s’introduire en toute discrétion chez le commandant afin d’installer l’instrument de leur vengeance. Un fois à l’intérieur du domicile, il se dirigea rapidement vers le salon, là où trônait l’immense aquarium de verre. Il repéra rapidement la reproduction de plongeur en plastique vêtu d’une pseudo combinaison en néoprène qui servait de décoration et inséra rapidement dans les bouteilles un minuscule système électronique pendant que les xiphophores et autres espèces exotiques nageaient en tous sens affolés par l’intrus.

Une fois son méfait accompli, Juan se hâta de rejoindre la cour centrale afin de se mêler aux autres. A l’instant où il arriva, le commandant donnait l’ordre de dispersion puisqu’on l’avait informé qu’aucun danger ne menaçait véritablement les lieux. Il assura bien entendu de sa voix de stentor qu’une enquête serait diligentée concernant l’incident et que les coupables seraient, cela allait de soi, très sévèrement punis. Juan et ses amis se rendirent à l’office pour prendre leur petit déjeuner et, pour ne pas attirer l’attention, se mêlèrent aux conversations qui relataient les événements qui venaient d’avoir lieu. La journée se déroula comme d’habitude, entre chaleur, exercices de tir et entrainement physique.

Le soleil se coucha, apportant un peu de douceur dans l’air chaud du soir et chacun vaquait à ses occupations quand une explosion retentit dans le ciel orangé. Cette fois-ci, aucun homme ne se précipita sur son arme pour rejoindre la cour principale, deux alertes dans la même journée tenant pour eux de la galéjade en temps de paix. Le seul qui sut qu’il ne s’agissait pas d’une fausse alerte fut le commandant en personne qui, quand il arriva chez lui, se rendit directement dans son salon pour nourrir ses chers poissons. Arrivé près de l’aquarium, il appuya sur un interrupteur pour déclencher les néons qui mettaient en valeur sa collection vivante. A cet instant précis, une immense explosion fit éclater le verre épais qui contenait les poissons et le souffle violent qui s’en dégagea projeta le commandant dans un looping désarticulé. Retombé, par chance, sur son canapé, il contempla ébahi le cataclysme qui venait de dévaster son salon. Quand la police de la base le découvrit quelques minutes plus tard, il semblait complétement déboussolé et ne cessait de répéter « Cogito ergum sum » en boucle. Le médecin militaire diagnostiqua un surmenage intense et proposa à sa hiérarchie une retraite anticipée qui fut acceptée prestement. L’enquête qui eut lieu mit l’explosion sur le compte d’un circuit électrique défectueux. Peu à peu, on oublia l’incident, et la venue d’un nouveau commandant, nettement plus humain, effaça rapidement les longs mois de brimades.

Se réveillant en sursaut dans le hamac en macramé suspendu entre ses orangers, Juan Alverano réalisa que tout cela était bien loin et qu’aucune de ces vétilles ne le concernaient plus. Il allait pouvoir profiter des années paisibles qui lui restaient à vivre comme bon lui semble. Il se leva en laissant tomber la biographie de Selman Waksman qui reposait sur sa poitrine et se dirigea vers la plancha chauffée à blanc qui n’attendait plus que les sardines pêchées par ses soins la veille. La nostalgie lui ouvrait toujours l’appétit sans qu’il sache vraiment pourquoi et, cueillant une orange au passage, il se dit qu’avec un zeste d’acidité, son repas n’en serait que meilleur…

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