Etre ou ne plus être... (A.F)

Samedi dernier, 02 mars 2013, je me suis rendue à une dédicace d'Ingrid Astier à la librairie L'Eclectique. J'ai passé un moment absolument plaisant car tous les ingrédients de l'agréable étaient là : des gens souriants, sympas, amoureux des mots et des livres, une auteure  intéressée par ses lecteurs et intéressante, un thé russe très parfumé et un gâteau au chocolat, le Graziella's cake, qui est une petite merveille de douceur.

En attendant mon tour pour faire dédicacer "Quai des enfers", j'ai fait la connaissance de Fran et Véronique, de fidèles clientes des lieux. Nous avons papoté, partagé, échangé... Fran nous a expliqué qu'elle tenait un blog qui était la vitrine d'un jeu de mots, "Abécédaire Fiction", qui existait depuis quelques temps et qui faisait la part belle aux mots et à l'écriture.

En voici les règles : un joueur propose une liste de 26 mots, chacun commençant par une des 26 lettres de l'alphabet. A partir de ce point de départ, chaque participant doit écrire un texte de son choix contenant l'ensemble des mots. Les différents joueurs peuvent ensuite, à leur tour, proposer une nouvelle liste de mots.

Je me suis rendue très rapidement sur le site et j'ai choisi de commencer par la liste "spécial débutant(e)s" pour écrire ma première histoire : alphabet, Belgique, chat, dinde, échelle, famille, gare, hôpital, insomniaque, jasmin, kiwi, lapin, maman, neige, ophtalmo, pantoufle, quenelle, rasta, sérum, teinture, Ursule, ventouse, wengé, xiphophore, Yvonne, zirconium .

 

  Yvonne était une femme qui faisait grand cas de sa personne. Depuis qu’elle avait vu sa mère partir précipitamment à l’hôpital après un soudain malaise, elle s’était résolue à ne plus vieillir.

  Chaque matin, après une nuit difficile (elle était insomniaque depuis l’enterrement de sa chère maman), elle se levait, enfilait ses pantoufles rose, ajustait son déshabillé de soie et se rendait dans sa salle de bain pour tenter de camoufler, avec de plus en plus de peine au fil des années, les affres laissés par le temps sur son corps. A grands coups de sérums en tous genres, de crèmes et d’onguents au jasmin, elle essayait de redonner vie à une peau qui se déshydratait et se ridait chaque jour un peu plus. Une amie dermatologue lui avait même conseillé une cure de vitamine C pour accélérer les effets des cosmétiques qu’elle tartinait consciencieusement matin et soir sur chaque parcelle de sa personne, ce qui avait surtout eu pour effet de la rendre malade, les oranges, pamplemousses et autres kiwis qu’elle ingurgitait quotidiennement au petit déjeuner, ayant fini par lui détraquer le système digestif.

  Autre signe dramatique de vieillissement, à ses yeux en tout cas, elle avait l’impression, chaque matin, que les cheveux blancs s’étaient multipliés dans la nuit, au même rythme qu’un couple de lapins pubères, ce qui avait pour effet de l’envoyer chez le coiffeur une fois toutes les quatre semaines afin que les effets de la teinture qu’elle faisait réaliser par une coloriste hors pair et hors de prix ne puissent en aucun apparaître aux yeux de ses proches.

  Après avoir pris une douche rapide à l’eau froide (ça raffermit les chairs), Yvonne s’enveloppa dans une moelleuse serviette qu’elle avait posée sur un meuble en wengé. Elle entama sa gymnastique faciale qui consistait à prononcer, matin et soir, certaines lettres de l’alphabet afin de faire travailler les muscles vieillissant de son visage. Devant sa glace, prononçant, en exagérant le trait, des « O », des « Y » et des « X » au pouvoir soi-disant raffermissant, elle songea à sa petite famille.

  Pourquoi son mari et ses enfants ne comprenaient-ils pas son besoin absolu et viscéral d’échapper aux griffes du temps ? Pour ses soixante ans, Marc, son époux, lui avait offert une magnifique parure composée d’un collier et d’une somptueuse paire de boucles d’oreilles en l’assurant d’un amour indéfectible. Même s’il affirmait qu’il s’agissait de diamants véritables, Yvonne ne pouvait s’empêcher de penser qu’elle ne méritait pas mieux que des zirconiums. Comment Marc ne pouvait-il pas voir ce qui lui crevait les yeux, à elle, tous les matins devant le miroir ? Elle n’était plus celle qu’il avait épousée, elle avait changé, elle ressemblait à un vieux fruit talé, elle n’avait plus rien d’attirant. Et pourtant, lui, ne semblait pas s’en apercevoir. Peut-être avait-il des problèmes d’accommodation et devrait-elle lui prendre rendez-vous chez leur ophtalmo pour qu’il ouvre enfin les yeux et comprenne qu’elle n’était plus qu’un simple objet de décor sans aucun intérêt. Autour d’eux, tous les maris de ses copines avaient divorcé les uns après les autres ou les trompaient avec des jeunettes. Pour elle, c’était cela la normalité… Elle ne comprenait décidément pas Marc qui s’obstinait à la complimenter et à l’appeler « ma belle » à tout bout de champ.

  Partant le matin même pour la Belgique, elle se décida à choisir une tenue élégante et confortable pour le voyage en train. Alors qu’elle enfilait un collant sur ses longues jambes, Ventouse, le chat siamois de sa fille vint se frotter à elle. Elle le chassa d’une main mais le félin avait l’air d’humeur joueuse et il lui bondit dessus, accrochant ses griffes arrière au nylon chair qui recouvrait sa cuisse. Bien entendu, un énorme accroc formant une échelle affreuse apparut aussitôt, telle une cicatrice monstrueuse sur sa peau. Elle s’énerva et finalement décida d’enfiler un pantalon afin de ne pas perdre plus de temps. Une fois prête, elle vérifia que son sac à main était rempli du nécessaire pour sa journée de déplacement, s’assura que le frigo contenait bien de quoi nourrir son fils aîné qui avait tout le temps faim (un plat de quenelles sauce aurore attendait le retour de l’étudiant affamé) et saupoudra quelques pincées de daphnies au-dessus de l’aquarium dans lequel nageaient les xiphophores de sa fille cadette.

  Elle était assurément parée pour se rendre à la gare du Nord en taxi. Quand un coup de klaxon retentit devant chez elle, elle sortit, ferma soigneusement la porte et se dirigea vers la voiture qui l’attendait. Elle s’installa à l’arrière et donna sa destination au chauffeur qui portait une incroyable coiffure rasta, un entrelacs de mèches folles et de dreadlocks. Malgré les embouteillages du matin, le taxi se faufilait habilement dans la circulation. Yvonne, le regard dans le vide, ne se rendit même pas compte que le temps avait brusquement changé et que de lourds nuages gris déversaient une nuée de gros flocons. Peu à peu, la neige envahit les routes et le lent convoi de véhicules peinait à avancer. Yvonne pensait au mensonge qu’elle avait proféré à son mari la veille au soir, lui annonçant qu’elle allait passer la journée du lendemain chez Ursule, son ancienne camarade de pensionnat. Il n’en était rien. Si elle faisait un rapide aller-retour entre son domicile et la banlieue de Bruxelles, c’était tout simplement pour rencontrer un chirurgien renommé qui lui avait promis, par téléphone, de la rajeunir de 10 ans en l’espace de quelques heures et moyennant une bonne partie de son CEL. Yvonne savait que si elle en avait parlé à son mari, ce dernier en aurait fait toute une histoire, aussi avait-elle préféré passer son initiative sous silence.

  Elle fut brusquement tirée de ses pensées par un terrible crissement de pneus et par les cris de son chauffeur. Elle eut juste le temps de comprendre que la voiture était en train de faire une terrible embardée quand un choc brutal la décolla de la banquette arrière et lui fit traverser le pare-brise en passant entre les deux sièges avant. Elle se fustigea et de se traita de « Dinde stupide !!! ». Comme souvent, elle n’avait pas attaché sa ceinture pour ne pas risquer de froisser ses habits. Au moins, pensa-t-elle juste avant de toucher le sol glacé, n’aurait-elle plus à faire d’efforts pour garder le visage et la ligne de ses vingt ans !!! Et ce fut sur cette apaisante pensée qu’Yvonne rendit son dernier soupir.

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